Dr H. Hospitaliste

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Fièvre chez le voyageur et médecine du voyage

InfectiologieFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : Toute fièvre au retour d'une zone impaludée est un paludisme jusqu'à preuve du contraire. Il faut un frottis et un test rapide le jour même, répétés q12–24 h jusqu'à 3 fois. Avant tout, on pense à isoler le patient si une fièvre hémorragique virale, une rougeole ou une tuberculose est possible. L'incubation et les expositions orientent le diagnostic. Au Canada, la référence est le CCMTMV (CATMAT, ASPC) ; au Québec, le Guide d'intervention santé-voyageurs de l'INSPQ.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Fièvre ≤ 21 j après une zone d'éclosion + exposition à risque (malade, funérailles) : FHV, isolement immédiat.
  • Paludisme grave : parasitémie ≥ 5 %, altération de la conscience, convulsions, détresse respiratoire, choc, Hb ≤ 70, glucose < 2,2, pH < 7,25, créatinine > 265.
  • Dengue : douleur abdominale, vomissements, saignement muqueux, hématocrite ↑ et plaquettes ↓ (J3–J7).
  • Rougeole, tuberculose, MERS : isolement aérien ou gouttelettes. ✅ À faire maintenant

  • Pays, escales, dates, expositions, prophylaxie, vaccins, VFR.

  • Frottis épais et mince + TDR le jour même ; répéter q12–24 h (3 au total).
  • FSC, électrolytes, créatinine, glucose, bilan hépatique, LDH, lactate, hémocultures × 2, analyse d'urine, RX poumons.
  • Hospitalisation à l'étranger : dépistage SARM, ERV, EPC. 💊 Premières ordonnances

  • Paludisme grave : artésunate 2,4 mg/kg IV à 0, 12, 24 et 48 h.

  • Falciparum non compliqué : atovaquone-proguanil 250/100 mg 4 co PO die × 3 j avec repas gras.
  • Fièvre entérique : ceftriaxone 2 g IV die (Pakistan : méropénem).
  • Rickettsioses : doxycycline 100 mg bid sans attendre la sérologie.
  • Dengue : acétaminophène seulement, pas d'AINS ni d'AAS. 📞 Appeler / référer si

  • FHV : PCI, microbiologie, santé publique immédiatement.

  • Soins intensifs + Réseau canadien sur le paludisme (artésunate) : paludisme grave.
  • Infectiologie : falciparum (hospitaliser), fièvre inexpliquée.
  • MADO : paludisme, typhoïde, rougeole, FHV.

🔗 Ressources et raisonnement

📞 Consulter Quand consulter — Microbiologie médicale et infectiologie · Urgente : consultation intrahospitalière · semi-urgente : intrahospitalière ou externe · élective : en externe

Évaluation initiale

Questions clés

  1. Où ? Pays, régions, escales et excursions ; milieu urbain ou rural ; dates exactes (départ, retour, début des symptômes).
  2. Expositions : - Moustiques, tiques, animaux (morsure : rage), eau douce (baignade, rafting), aliments et eau, contacts sexuels, tatouages, soins médicaux ou dentaires. - Malades ou funérailles (Ebola, Marburg, Lassa), visite d'amis ou de parents (VFR : risque plus élevé).
  3. Hôte : chimioprophylaxie (observance), vaccins reçus, immunosuppression, grossesse, âge > 60 ans.

Isolement d'abord (transmissibilité)

  • Fièvre hémorragique virale : symptômes < 21 j après le retour d'une zone d'éclosion, avec exposition à risque. Isolement strict, EPI, aviser immédiatement la microbiologie, la PCI et la santé publique.
  • Gouttelettes et voie aérienne : rougeole, tuberculose, MERS-CoV (péninsule arabique), grippe aviaire.
  • Bactéries multirésistantes : hospitalisation à l'étranger dans l'année, qui justifie un dépistage (SARM, ERV, EPC). La NDM-1 a été décrite chez un voyageur (guide CHLM).

Diagnostic différentiel selon l'incubation

Incubation Causes principales
< 10 j Paludisme (falciparum ≥ 7 j), dengue, chikungunya, Zika, rickettsioses, leptospirose, fièvre entérique (début), grippe, COVID-19, diarrhée bactérienne
10–21 j Paludisme, fièvre entérique (typhoïde), leptospirose, rickettsioses (typhus), FHV, trypanosomiase africaine, VIH aigu, fièvre Q
> 21 j Paludisme (vivax/ovale : jusqu'à des mois), hépatites virales (A, B, E), VIH aigu, tuberculose, abcès hépatique amibien, schistosomiase aiguë (Katayama), leishmaniose viscérale

💡 Perle de Dr H. : toutes les grandes causes sont « -ella / -ella / -a » : Brucella, Coxiella (fièvre Q), Legionella, Salmonella, avec le paludisme et la dengue. Environ 25 % des fièvres au retour sont des causes banales (infection locale, non infectieuse).

Indices à l'examen et aux labos

Indice Penser à
Escarre noire (tache noire) Rickettsioses (fièvre à tiques africaine, typhus des broussailles)
Éruption maculopapuleuse + arthralgies, céphalée rétro-orbitaire Dengue, chikungunya, Zika, VIH aigu, rougeole
Taches rosées, dissociation pouls-température (signe de Faget), constipation Fièvre typhoïde
Suffusion conjonctivale, myalgies (mollets), ictère + IRA Leptospirose (eau douce, inondation)
Ictère, hépatosplénomégalie Paludisme, hépatite virale, leptospirose, FHV, cholangite (douves)
Symptômes respiratoires Grippe, COVID-19, légionellose, fièvre Q, histoplasmose (grottes), mélioïdose (Asie du Sud-Est), tuberculose
Éosinophilie Helminthes : schistosomiase (eau douce en Afrique), strongyloïdose, filariose
Thrombopénie Paludisme, dengue, rickettsioses, VIH aigu, FHV
Leucopénie Dengue, typhoïde, rickettsioses

Bilan initial

  • Frottis sanguins épais et minces + test de détection rapide (TDR), au besoin en dehors des heures ouvrables. Si négatifs et que la suspicion persiste : répéter à 12 et 24 h (3 au total).
  • FSC, électrolytes, créatinine, glucose, bilan hépatique, LDH, bilirubine, lactate, hémocultures × 2 (typhoïde), analyse d'urine, radiographie pulmonaire.
  • Selon le contexte : sérologie et NS1/TAAN de la dengue, TAAN chikungunya ou Zika, VIH (antigène p24 ou ARN), hépatites A, B, C, E, leptospirose, coproculture et parasites, sérologie de schistosomiase et de strongyloïde (éosinophilie), écouvillon grippe/COVID.

Prise en charge des principales causes

Paludisme (MADO) — CCMTMV, chapitre 7

  • Critères de gravité (un seul suffit) :
  • Parasitémie ≥ 5 % chez un adulte non immun.
  • Altération de la conscience ou prostration, convulsions répétées, détresse respiratoire ou œdème pulmonaire, choc, saignement anormal, ictère, hémoglobinurie.
  • Hb ≤ 70 g/L, glucose < 2,2 mmol/L, pH < 7,25 ou HCO3 < 15, créatinine > 265 µmol/L, hyperlactatémie.
Situation Traitement adulte
Paludisme grave (toute espèce) Artésunate 2,4 mg/kg IV à 0, 12, 24 et 48 h, obtenu 24 h sur 24 par le Réseau canadien sur le paludisme (CMN, centres désignés). Relais PO ≥ 4 h après la dernière dose : atovaquone-proguanil × 3 j ou doxycycline 100 mg bid × 7 j. Soins intensifs, glycémie q4h
P. falciparum non compliqué Atovaquone-proguanil 250/100 mg : 4 co PO die × 3 j avec un repas gras (éviter si ClCr < 30 ou s'il a servi de prophylaxie). Alternative : quinine 600 mg sel PO q8h + doxycycline 100 mg bid × 7 j
P. vivax / ovale Chloroquine (zones sensibles), puis primaquine 30 mg base PO die × 14 j (2 co de 15 mg base) après un dosage de G6PD normal. Primaquine contre-indiquée en grossesse
P. knowlesi (Asie du Sud-Est) Peut devenir grave rapidement : traiter comme falciparum
  • Suivi : frottis quotidiens jusqu'à négativation (falciparum). Après l'artésunate, FSC à J7, J14 et J28 (hémolyse retardée).

⚠️ Mis à jour (CCMTMV/CATMAT, 2024) : l'artésunate IV remplace la quinine IV comme traitement du paludisme grave. Au Canada, la quinine PO et l'artéméther-luméfantrine ne sont pas toujours disponibles : vérifier auprès de la pharmacie et du CMN.

Autres causes fréquentes

Infection Traitement et conduite
Dengue Soutien, hydratation ; acétaminophène seulement, pas d'AINS ni d'AAS. Signes d'alarme : douleur abdominale, vomissements persistants, saignement muqueux, léthargie, hépatomégalie, hématocrite en hausse et plaquettes en chute rapide, surtout à la défervescence (J3–J7)
Fièvre entérique (S. Typhi/Paratyphi) Empirique : ceftriaxone 2 g IV die. Retour du Pakistan (souches XDR) : méropénem ± azithromycine. Relais PO selon l'antibiogramme (azithromycine 1 g J1 puis 500 mg die). Durée totale 10–14 j. Résistance élevée aux fluoroquinolones en Asie du Sud
Rickettsioses Doxycycline 100 mg PO/IV bid × 7 j (ou 3 j après l'apyrexie) ; ne pas attendre la sérologie
Leptospirose Légère : doxycycline 100 mg bid × 7 j. Grave : ceftriaxone 1–2 g IV die ou pénicilline G IV × 7 j
Diarrhée du voyageur Voir plus bas et la fiche Diarrhée aiguë

Médecine du voyage (consultation prévoyage)

  • La consultation se fait idéalement 4 à 6 semaines avant le départ, dans une clinique santé-voyage (Guide INSPQ).
  • Voyageurs à risque : immunosupprimés, maladies chroniques, VFR, longs séjours, départs de dernière minute, grossesse, enfants et personnes âgées, travail humanitaire.
  • Vaccins :
  • Mettre à jour les vaccins de base (RRO, dcaT, polio, influenza, COVID-19).
  • Selon la destination : hépatite A ± B, typhoïde, fièvre jaune (centres désignés, certificat), rage préexposition, encéphalite japonaise, méningocoque ACYW (Hajj, ceinture africaine), encéphalite à tiques, choléra ou ETEC (Dukoral, usage limité).
  • Trousse : SRO, antipyrétique, antidiarrhéique, antibiotique de réserve, chasse-moustiques (DEET 20–30 % ou icaridine 20 %), moustiquaire imprégnée, condoms, crème solaire, pansements, thermomètre.
  • Aliments et eau : « faites-le bouillir, cuisez-le, pelez-le ou oubliez-le » ; eau embouteillée ; éviter la glace, les produits non pasteurisés et les buffets tièdes.
  • Thrombose de voyage : marcher, s'hydrater ; bas de compression pour les vols > 4 h chez les patients à risque ; anticoagulation seulement si le risque est très élevé (avis).
  • Mal des transports : place centrale, regarder l'horizon, dimenhydrinate ou scopolamine en timbre (prudence chez la personne âgée).

Chimioprophylaxie du paludisme (CCMTMV)

Molécule Dose adulte Début Arrêt après le retour Remarques
Atovaquone-proguanil 250/100 mg PO die (avec repas) 1 j avant 7 j Bien toléré ; idéal pour les courts séjours ; éviter si ClCr < 30
Doxycycline 100 mg PO die 1 j avant 4 sem Photosensibilité, œsophagite ; peu coûteuse ; pas en grossesse ni avant 8 ans
Méfloquine 250 mg PO 1 fois par semaine ≥ 1 sem avant (idéalement 2–3) 4 sem Effets neuropsychiatriques ; contre-indiquée si ATCD psychiatriques ou convulsions
Chloroquine 300 mg base PO 1 fois par semaine 1 sem avant 4 sem Seulement en zone sensible (Haïti, République dominicaine, Amérique centrale à l'ouest du canal de Panama)
Primaquine 30 mg base PO die 1 j avant 7 j G6PD obligatoire ; hors indication en prophylaxie primaire

⚠️ Mis à jour (CCMTMV, 2024 ; CDC) : les notes indiquaient d'arrêter la primaquine 3 jours après le retour ; on recommande maintenant 7 jours. La résistance à la chloroquine est presque universelle pour P. falciparum hors des Caraïbes et de l'Amérique centrale. Pour la liste à jour des pays, consulter l'annexe I du CCMTMV ou l'INSPQ.

Diarrhée du voyageur

  • Elle touche jusqu'à 50 % des voyageurs vers des pays à faible revenu ; il s'agit surtout d'ETEC, de Campylobacter et de norovirus.
  • Prévention : hygiène alimentaire, lavage des mains. Sous-salicylate de bismuth 524 mg PO qid (environ 60 % de protection ; ≤ 3 sem ; pas avec anticoagulant ou allergie à l'AAS). Pas d'antibioprophylaxie systématique, sauf chez l'hôte à risque de complications graves (avis).
  • Traitement autonome :
  • Légère : SRO ± lopéramide.
  • Modérée à sévère, ou dysenterie : azithromycine 1 g PO dose unique (ou 500 mg die × 3 j) ± lopéramide en l'absence de sang.
  • Les fluoroquinolones ne conviennent plus en Asie du Sud et du Sud-Est.

⚠️ Mis à jour (CCMTMV 2015, IDSA 2017) : les anciennes notes proposaient l'ofloxacine ou la norfloxacine en prophylaxie. Ces molécules ne sont plus recommandées (résistance, effets indésirables des fluoroquinolones, C. difficile).

Mal aigu des montagnes

  • Prévention : montée graduelle (> 3000 m : pas plus de 500 m de dénivelé de sommeil par jour, avec un jour de repos tous les 1000 m) ; éviter alcool et sédatifs. Acétazolamide 125 mg PO bid, à commencer 1 j avant l'ascension.
  • Œdème cérébral de haute altitude (OCHA) : descendre, oxygène, dexaméthasone 8 mg puis 4 mg q6h.
  • Œdème pulmonaire de haute altitude (OPHA) : descendre, oxygène, nifédipine LA 30 mg PO bid.

Algorithme

Oui

Non

Oui

Positif

Grave ou falciparum ≥ 5 %

Non compliqué

Négatif

Non

Fièvre au retour de voyage
Pays, escales, dates, expositions,
prophylaxie, vaccins

Afrique subsaharienne ou zone d'éclosion
≤ 21 j + exposition à risque
(funérailles, malade, liquides) ?

FIÈVRE HÉMORRAGIQUE VIRALE possible
Isolement immédiat, ÉPI
Aviser PCI, microbiologie, santé publique

Séjour en zone impaludée
dans les 3 derniers mois
(jusqu'à 1 an) ?

URGENT : frottis épais et mince
+ test de détection rapide
Résultat en quelques heures

Espèce et parasitémie
Critères de gravité ?

Artésunate IV 2,4 mg/kg
à 0, 12, 24, 48 h
Réseau canadien sur le paludisme
Soins intensifs

Atovaquone-proguanil
4 co die × 3 j
Hospitaliser si falciparum

Répéter q12-24 h
× 3 au total

Bilan selon incubation
et syndrome

FSC, bilan hépatique, créatinine,
hémocultures × 2, analyse d'urine,
RX poumons ; sérologies ciblées
dengue, VIH, hépatites, lepto

Pièges et perles

  • Une prophylaxie bien prise n'exclut pas le paludisme.
  • Un premier frottis négatif ne suffit pas : il faut 3 frottis.
  • P. vivax et P. ovale peuvent apparaître des mois après le retour.
  • Les VFR (immigrants qui visitent leur famille) sont les plus à risque : ils consultent rarement avant le départ et se croient immuns. L'immunité disparaît en quelques années hors zone d'endémie.
  • Éosinophilie + baignade en eau douce en Afrique = schistosomiase. Avant tout corticostéroïde chez un patient venu d'une zone d'endémie, dépister la strongyloïdose (risque d'hyperinfection).
  • Le paludisme est une MADO au Québec, tout comme la fièvre typhoïde, la rougeole et les FHV.

Références