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Encéphalopathie hépatique

Gastro-entérologie et hépatologieFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : L'encéphalopathie hépatique (EH) est un diagnostic d'exclusion clinique chez un patient cirrhotique confus. On cherche et traite d'abord le déclencheur (infection, saignement digestif, constipation, sédatifs, électrolytes, insuffisance rénale). Le lactulose titré à 2–3 selles molles/j est la base ; la rifaximine s'ajoute en cas de récidive. L'ammoniémie ne guide ni le diagnostic ni le traitement.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Grade 3–4 : GCS ≤ 8, incapacité de protéger les voies aériennes, aspiration.
  • Fièvre, ascite douloureuse : péritonite bactérienne spontanée.
  • Méléna, chute de l'Hb : hémorragie digestive.
  • Déficit focal, chute, anticoagulation : hématome sous-dural.
  • Aucune amélioration en 24–48 h : revoir le diagnostic. ✅ À faire maintenant

  • Glycémie capillaire immédiate ; grade West Haven, astérixis, Glasgow.

  • FSC, électrolytes, créatinine, Ca, Mg, phosphate, bilan hépatique, INR, albumine, gaz veineux, lactate.
  • Analyse et culture d'urine, hémocultures, RX pulmonaire.
  • Paracentèse diagnostique si ascite.
  • CT cérébral si déficit focal ou convulsion ; au jugement si chute, anticoagulation ou absence de réponse (pas de routine).
  • Ne pas se fier à l'ammoniémie. 💊 Premières ordonnances

  • Lactulose 25 mL PO q1–2 h jusqu'à au moins 2 selles molles, puis dose titrée pour 2–3 selles molles/j.

  • PO impossible : lavement de lactulose (≈ 200 g, soit environ 300 mL de sirop dilués dans l'eau jusqu'à 1 L), à répéter selon la réponse.
  • Rifaximine 550 mg PO bid en ajout si récidive sous lactulose.
  • Thiamine IV avant ou avec le glucose si alcool ou malnutrition (doses : fiche Sevrage d'alcool et Wernicke).
  • Cesser benzodiazépines, opioïdes, gabapentinoïdes ; suspendre diurétiques si IRA ou hyponatrémie ; corriger le K.
  • Ceftriaxone si saignement digestif.
  • Protéines 1,2–1,5 g/kg/j, sans restriction. 📞 Appeler / référer si

  • Grade 3–4 ou GCS ≤ 8 : soins intensifs.

  • Hémorragie digestive : gastro-entérologie urgente.
  • Premier épisode manifeste ou récidives : hépatologie (évaluation de greffe).

🔗 Ressources et raisonnement

📞 Consulter Quand consulter — Gastroentérologie · Urgente : consultation intrahospitalière · semi-urgente : intrahospitalière ou externe · élective : en externe

Définition et classification

  • Dysfonction cérébrale causée par l'insuffisance hépatique et/ou un shunt porto-systémique (cirrhose, TIPS, insuffisance hépatique aiguë).
  • Encéphalopathie couverte = minime + grade 1 (tests psychométriques, troubles de l'attention). Manifeste = grades 2 à 4.
  • Épisodique, récidivante (épisodes à ≤ 6 mois d'intervalle) ou persistante (altérations constantes entrecoupées de rechutes manifestes).
Grade (West Haven) Clinique
Minime Examen normal ; anomalies aux tests psychométriques seulement
1 Inattention, euphorie ou anxiété, inversion du cycle veille-sommeil
2 Léthargie, désorientation dans le temps, comportement inapproprié, astérixis
3 Somnolence mais réveillable, désorientation marquée, confusion
4 Coma (ajouter le Glasgow)

Déclencheurs à chercher (≈ 80 % des épisodes)

Déclencheur Examen ou geste
Infection, dont péritonite bactérienne spontanée Paracentèse diagnostique si ascite, hémocultures, analyse d'urine, RX pulmonaire
Hémorragie digestive Hb, toucher rectal, méléna ; voir la fiche Hémorragies digestives
Constipation, non-observance du lactulose Questionner sur les selles
Médicaments : benzodiazépines, opioïdes, gabapentinoïdes, somnifères, antihistaminiques, IPP Revue complète de la médication
Hypokaliémie, alcalose, hyponatrémie Électrolytes, gaz veineux
Hypovolémie, surdiurèse, IRA Créatinine ; suspendre diurétiques
TIPS récent, thrombose porte, CHC Échographie Doppler
Alcool (intoxication ou sevrage) Thiamine

Évaluation initiale

  • Glycémie capillaire immédiate (l'hypoglycémie imite l'EH).
  • FSC, électrolytes, créatinine, Ca, Mg, phosphate, bilan hépatique, INR, albumine, gaz veineux, lactate, analyse et culture d'urine, hémocultures.
  • Paracentèse diagnostique chez tout cirrhotique ascitique admis.
  • CT cérébral : pas de routine (ACG 2026) ; indiqué si déficit focal ou convulsion, à considérer si chute, anticoagulation ou absence de réponse au traitement en 24–48 h.
  • Dépistage toxicologique et alcoolémie au besoin.
  • Thiamine IV avant ou avec le glucose si alcool ou malnutrition (Wernicke) : doses dans la fiche Sevrage d'alcool et Wernicke.

⚠️ Mis à jour (ACG, 2026) : l'ammoniémie ne doit pas guider le diagnostic ni le traitement de l'EH chez le cirrhotique connu. Une ammoniémie normale a toutefois une bonne valeur prédictive négative et doit faire chercher une autre cause. Elle reste utile en insuffisance hépatique aiguë et si l'on soupçonne une EH sans hépatopathie connue.

Diagnostic différentiel

  • Hypoglycémie, hyponatrémie, hypercapnie, urémie.
  • Sepsis, méningite, délirium médicamenteux.
  • Wernicke, sevrage alcoolique, intoxication.
  • Hématome sous-dural, AVC, état de mal non convulsif (EEG au besoin).

Prise en charge

Mesures générales

  • Grade 3–4 : position semi-assise, aspiration, protection des voies aériennes ; soins intensifs si GCS ≤ 8 ou aspiration.
  • Cesser benzodiazépines, opioïdes, gabapentinoïdes et sédatifs. Pour l'agitation dangereuse, petites doses d'halopéridol plutôt qu'une benzodiazépine (sauf sevrage alcoolique).
  • Suspendre les diurétiques si hypovolémie, hyponatrémie ou IRA ; remplir avec de l'albumine ou du cristalloïde selon le contexte (voir la fiche Cirrhose et ascite).
  • Corriger l'hypokaliémie (elle augmente l'ammoniogenèse rénale).
  • Antibiotiques selon le foyer ; ceftriaxone si saignement digestif chez le cirrhotique.

Traitement spécifique

Médicament Posologie Commentaires
Lactulose (1re intention) 25 mL PO q1–2 h jusqu'à au moins 2 selles molles, puis dose titrée (AASLD/EASL 2014) Viser 2–3 selles molles/j (échelle de Bristol). Éviter la diarrhée profuse : déshydratation, hypernatrémie, IRA
Lactulose en lavement ≈ 200 g de lactulose (environ 300 mL de sirop) dilués dans l'eau jusqu'à 1 L ; répéter selon la réponse Si PO impossible et pas de TNG (lavements acidifiants supérieurs à l'eau)
Polyéthylène glycol 3350 avec électrolytes 4 L PO ou par TNG en 4 h (dose unique, essai HELP) Alternative au lactulose s'il est mal toléré (ACG 2026)
Rifaximine 550 mg PO bid Ajout au lactulose ; recommandée après récidive malgré le lactulose (ACG 2026). Vérifier la couverture RAMQ
Zinc Selon le produit Seulement si carence documentée, sous bithérapie (ACG 2026)
AACR (acides aminés à chaîne ramifiée) Supplément oral Si les besoins protéiques ne sont pas atteints par l'alimentation

💡 Le lactulose ne sert à rien s'il n'est pas titré : prescrire des cibles explicites (« 2–3 selles molles/j ; aviser si 0 selle en 12 h ou > 4 selles liquides/j ») et faire noter les selles par l'infirmière.

Nutrition

  • Ne pas restreindre les protéines. Viser 1,2–1,5 g/kg/j de protéines et 35–40 kcal/kg/j (poids idéal).
  • Petits repas fréquents et collation protéinée en soirée (réduit le catabolisme nocturne).
  • Si grade 3–4 prolongé : alimentation entérale précoce.

Algorithme

3-4 : GCS ≤ 8,
pas de protection des voies aériennes

1-2

Oui

Non

Cirrhotique avec confusion
ou somnolence

Glycémie capillaire, ABC
thiamine si alcool ou malnutrition

Grade West Haven ?

Soins intensifs
intubation au besoin
lactulose par TNG ou lavement

Étage
lactulose PO

Chercher le déclencheur :
infection, PBS, saignement,
sédatifs, électrolytes, IRA, constipation

Traiter la cause
cesser sédatifs et diurétiques
corriger K et Na

Lactulose titré :
2-3 selles molles par jour

Amélioration en 24-48 h ?

Prophylaxie secondaire :
lactulose au long cours
rifaximine si récidive

Revoir le diagnostic :
CT cérébral, EEG, autres causes
ajouter rifaximine

Suivi et congé

  • Après un premier épisode manifeste : lactulose au long cours (prophylaxie secondaire). Ajouter la rifaximine après une récidive.
  • Le patient (et l'aidant) doit savoir ajuster le lactulose et reconnaître les signes précoces : somnolence, inversion du sommeil, astérixis.
  • Conduite automobile : après une EH manifeste récente (< 3 mois), conseiller oralement et par écrit de ne pas conduire (ACG 2026). L'EH couverte n'interdit pas automatiquement la conduite : évaluer au cas par cas.
  • Revoir les médicaments à éviter (benzodiazépines, IPP non indiqués, opioïdes).
  • Orienter vers l'hépatologie et discuter d'une évaluation de greffe après un épisode d'EH manifeste (signe de décompensation), y compris si épisodes multiples avec MELD < 15 (ACG 2026).
  • EH récidivante malgré lactulose et rifaximine : chercher un shunt porto-systémique spontané (embolisation à considérer si shunt ≥ 8 mm, fonction hépatique préservée, MELD < 15).
  • Avant un TIPS électif : rifaximine 14 jours avant et au moins 6 mois après (ACG 2026).

Pièges et perles

  • L'astérixis n'est pas spécifique : on le voit aussi en urémie, hypercapnie et toxicité médicamenteuse.
  • Un patient cirrhotique « qui ne se réveille pas » malgré un lactulose efficace : penser à l'hématome sous-dural (coagulopathie, chutes), au Wernicke et à l'état de mal non convulsif.
  • La surdose de lactulose (diarrhée profuse) peut elle-même aggraver l'EH par hypovolémie, hypernatrémie et IRA.
  • Les IPP au long cours sont associés à l'EH et aux infections : déprescrire si non indiqués.
  • Chez le patient en soins palliatifs, le lactulose reste utile pour le confort ; ajuster les objectifs.

Références