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Délirium

Gériatrie et CHSLDFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : Le délirium est un trouble aigu et fluctuant de l'attention et de la conscience, causé par une maladie, un médicament ou un sevrage. C'est une urgence médicale : la mortalité est élevée et il est souvent hypoactif et manqué. On le dépiste (CAM, 4AT), on cherche toutes les causes (souvent plusieurs), on révise la médication et on applique les mesures non pharmacologiques. Les antipsychotiques ne traitent ni ne préviennent le délirium : on les réserve à la détresse ou au danger, à faible dose et pour une courte durée. On évite les benzodiazépines, sauf en cas de sevrage d'alcool ou de benzodiazépines.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Délirium = urgence médicale ; forme hypoactive souvent manquée.
  • Trauma, chute ou anticoagulation, déficit focal, céphalée : hématome sous-dural, AVC.
  • Fièvre inexpliquée ou méningisme ; fluctuation inexpliquée (état de mal non convulsif).
  • Sevrage d'alcool ou de BZD ; hypoxémie, hypoglycémie. ✅ À faire maintenant

  • CAM (1 ET 2, plus 3 OU 4) ou 4AT (≥ 4) ; collatéral sur l'état de base.

  • Signes vitaux, SpO2, glycémie capillaire, globe vésical, toucher rectal, foyer infectieux, signes focaux, douleur.
  • Révision des médicaments : cesser anticholinergiques, BZD, opioïdes si possible.
  • FSC, électrolytes, Ca, Mg, PO4, glucose, urée, créatinine, hépatique, TSH, ECG ; urine seulement si symptômes ou sepsis ; gaz si somnolence/MPOC.
  • TDM si trauma, anticoagulation ou signe focal ; PL si fièvre ou méningisme. 💊 Premières ordonnances

  • Non pharmacologique : orientation, lunettes et appareils auditifs, mobilisation, sommeil, retirer sonde et soluté, éviter contentions.

  • Détresse ou danger seulement : halopéridol 0,25–0,5 mg PO/SC/IV (max ≈ 2–3 mg/24 h) ; quétiapine 12,5–25 mg si Parkinson ou Lewy ; ECG (QTc).
  • Thiamine 100–500 mg IV si alcool ou dénutrition, avant le glucose.
  • Éviter les BZD sauf sevrage d'alcool ou de BZD. 📞 Appeler / référer si

  • Agitation dangereuse ou contention envisagée : patron.

  • Atteinte neurologique, état de mal : neurologie, soins intensifs.
  • Inaptitude à consentir : consentement substitué (art. 15 C.c.Q.).

🔗 Ressources et raisonnement

📞 Consulter Quand consulter — Gériatrie · Urgente : consultation intrahospitalière · semi-urgente : intrahospitalière ou externe · élective : en externe

Définition et formes

  • Critères (DSM-5) : trouble de l'attention et de la conscience, d'installation aiguë (heures à jours), fluctuant, avec une autre atteinte cognitive (mémoire, orientation, langage, perception). Il n'est pas mieux expliqué par un TNC préexistant et résulte d'une condition médicale, d'une intoxication ou d'un sevrage.
  • Formes : hyperactive (agitation, hallucinations), hypoactive (somnolence, retrait ; la plus fréquente chez l'âgé et la plus souvent manquée), mixte.
  • Facteurs prédisposants : âge > 65 ans, TNC, fragilité, déficits visuels ou auditifs, ATCD de délirium, alcool, polypharmacie, AVC, dénutrition.
  • Facteurs précipitants : infection, médicaments, chirurgie, douleur, rétention urinaire, fécalome, déshydratation, troubles métaboliques, contentions, sonde urinaire, privation de sommeil, changement de milieu.

Causes

Catégorie Exemples
Médicaments (1re cause réversible) Anticholinergiques (diphenhydramine, oxybutynine, TCA), benzodiazépines, opioïdes (mépéridine), antipsychotiques, corticostéroïdes, antiparkinsoniens, anticonvulsivants, lithium, digoxine, fluoroquinolones, céphalosporines (céfépime), métronidazole, anti-H2, polypharmacie
Sevrage Alcool (délirium tremens), benzodiazépines, opioïdes, nicotine
Infections Sepsis, pneumonie, infection urinaire (si symptômes), cellulite, méningite, encéphalite
Métabolique Na, Ca, Mg, phosphore, glycémie, urémie, encéphalopathie hépatique, hypercapnie, hypoxémie, thyroïde, surrénale, thiamine (Wernicke), B12
SNC AVC, hématome sous-dural, convulsion ou état de mal non convulsif, état post-ictal, tumeur, HSA, encéphalite auto-immune (anti-NMDA)
Cardiorespiratoire IM, IC, EP, choc, hypoperfusion
Facteurs « mécaniques » Douleur, rétention urinaire, fécalome, contentions, sonde, déshydratation, dénutrition, privation sensorielle (lunettes, appareils auditifs)
Toxiques Alcools toxiques, CO, syndrome sérotoninergique, hyperammoniémie (valproate)

Dépistage et diagnostic

CAM (Confusion Assessment Method)

Critère Question clé
1. Début aigu et fluctuation Changement par rapport à l'état de base ? Fluctue dans la journée ? (famille, infirmière)
2. Inattention Difficulté à maintenir l'attention, facilement distrait ?
3. Pensée désorganisée Discours incohérent, décousu, illogique ?
4. Altération de la conscience Autre que « alerte » : vigilant, léthargique, stuporeux, coma
  • Diagnostic : 1 ET 2, plus 3 OU 4. Aux soins intensifs : CAM-ICU.
  • 4AT : outil rapide (< 2 min), sans formation, utilisable chez le patient somnolent. Un score ≥ 4 suggère un délirium.
  • Tests d'attention au chevet : mois de l'année à rebours (erreur = anormal), empan de chiffres (incapable de répéter 5 chiffres = anormal), test du « A » (> 2 erreurs sur 60 lettres = anormal).

Délirium, démence ou dépression ?

Délirium TNC majeur (démence) Dépression (pseudodémence)
Début Aigu (heures–jours) Insidieux, graduel Subaigu
Évolution Fluctuante, réversible Progressive Récurrente, réversible
Conscience Altérée Normale au début Normale
Attention Atteinte Intacte au début Difficulté de concentration
Sommeil Cycle inversé Fragmenté Réveil matinal précoce
Hallucinations Visuelles, effrayantes Variables (sauf Lewy) Rares, auditives, autodépréciatives
Contexte Maladie aiguë, médicament — Humeur dépressive, « je ne sais pas »

💡 Un délirium survient souvent sur un TNC : c'est la règle chez l'âgé hospitalisé. Le diagnostic de démence ne se pose pas en plein délirium.

Évaluation

  • Collatéral (famille, infirmière, CHSLD) : état de base, début, évolution.
  • Révision complète des médicaments, y compris en vente libre, PRN récents et alcool.
  • Examen : signes vitaux, SpO2, glycémie capillaire, déshydratation, foyer infectieux, globe vésical (scan vésical), toucher rectal (fécalome), signes neurologiques focaux, méningisme, astérixis, douleur.
  • Bilan de base : FSC, électrolytes, Ca, Mg, PO4, glucose, urée, créatinine, bilan hépatique, TSH, analyse d'urine seulement si symptômes urinaires ou sepsis, ECG, radiographie pulmonaire selon la clinique. Gaz (hypercapnie) si MPOC ou somnolence. B12, ammoniémie, niveaux de médicaments, dépistage toxicologique selon le contexte.
  • TDM cérébrale si : chute ou trauma, anticoagulation, déficit focal, céphalée, altération de conscience inexpliquée, pas de cause trouvée.
  • Ponction lombaire si fièvre inexpliquée, méningisme ou suspicion d'encéphalite. EEG si fluctuation inexpliquée ou suspicion d'état de mal non convulsif.

Prise en charge

Non pharmacologique (prévention et traitement ; programme HELP, approche AÎNÉES)

  • Orientation : horloge, calendrier, présence de la famille, explications répétées, même personnel.
  • Lunettes et appareils auditifs ; éclairage adéquat.
  • Mobilisation précoce : au fauteuil TID et aux repas, marche ; éviter les contentions physiques et chimiques.
  • Sommeil : réduire le bruit et la lumière la nuit, regrouper les soins, éviter les signes vitaux nocturnes inutiles ; stimuler l'éveil le jour.
  • Hydratation et nutrition, aide aux repas.
  • Retirer soluté, sonde urinaire, télémétrie et autres « attaches » dès que possible.
  • Traiter la douleur (acétaminophène régulier) ; prévenir la constipation et la rétention.

Pharmacologique (seulement si détresse ou danger)

Médicament Dose (personne âgée) Maximum usuel / 24 h Remarques
Halopéridol 0,25–0,5 mg PO/SC/IV, die à bid, répéter q30–60 min PRN ≈ 2–3 mg SEP, QTc ; éviter si Parkinson ou démence à corps de Lewy
Rispéridone 0,25–0,5 mg PO die à bid 2 mg SEP dose-dépendants
Olanzapine 2,5–5 mg PO die à bid 10 mg Sédation, anticholinergique léger
Quétiapine 12,5–25 mg PO die à bid Selon tolérance (rarement > 100 mg en gériatrie) Choix si Parkinson ou Lewy ; hypotension orthostatique
  • ECG (QTc) avant ou peu après le début si possible ; corriger K et Mg.
  • Réévaluer chaque jour ; cesser dès la résolution et ne pas poursuivre au congé sans indication.
  • Benzodiazépines : à éviter (aggravent le délirium), sauf sevrage d'alcool ou de BZD, convulsions, ou en fin de vie. Voir « Alcool – sevrage et Wernicke ».
  • Thiamine 100–500 mg IV si alcool ou dénutrition, avant le glucose.
  • Mélatonine : données de prévention inconstantes ; option peu risquée pour le sommeil.
  • Délirium en fin de vie : souvent irréversible (multiples causes) ; viser le confort. Halopéridol, méthotriméprazine ; midazolam si agitation terminale réfractaire (sédation palliative selon les normes du CMQ).

⚠️ Mis à jour (Cochrane 2019–2023 ; NICE 2023 ; AGS Beers 2023) : les antipsychotiques ne préviennent pas le délirium, n'en réduisent pas la durée ni la mortalité. On les réserve à la détresse ou au danger, au plus faible dose et le moins longtemps possible. Choisir avec soin Canada : pas d'antipsychotique en 1re intention pour les SCPD.

Agitation dangereuse

  • Approche calme, désescalade verbale, présence d'un proche ou d'un préposé (gardiennage) plutôt que contention.
  • Si contention inévitable : mesure de dernier recours (encadrée au Québec par le protocole d'application des mesures de contrôle, LSSSS art. 118.1), consentement du patient ou du représentant, surveillance et réévaluation fréquentes, documentation.

Aspects légaux

  • Le patient en délirium est souvent inapte à consentir : évaluer l'aptitude pour chaque décision. Obtenir le consentement substitué (mandataire, curateur, conjoint, proche parent : art. 15 C.c.Q.).
  • En urgence, on donne les soins requis sans consentement si la vie est en danger ou l'intégrité menacée (art. 13 C.c.Q.). Voir « Aptitude et régimes de protection ».

Algorithme

Oui

Non

Oui

Non

Oui

Non

Oui

Non

Changement aigu de l'état mental
CAM ou 4AT positif

Signes vitaux, SpO2, glycémie
Révision des médicaments
Collatéral

Médicament en cause ?

Cesser ou réduire
(anticholinergiques, BZD, opioïdes)

Examen : globe vésical, fécalome,
douleur, foyer infectieux, signes focaux

Bilan : FSC, électrolytes, Ca, Mg,
urée, créatinine, hépatique, TSH,
ECG ; RX et urine selon clinique

Trauma, anticoagulation
ou signe focal ?

TDM cérébrale

Fièvre inexpliquée
ou méningisme ?

Ponction lombaire

Traiter les causes trouvées
Mesures non pharmacologiques

Détresse importante ou danger
pour soi ou autrui ?

Antipsychotique faible dose
courte durée, réévaluer q24 h

Pas de médication
Surveillance, famille au chevet

Pas d'amélioration ?
Réévaluer, EEG, IRM,
B12, toxicologie

Suivi et congé

  • Le délirium peut durer des semaines ; un tiers des patients gardent des déficits. Il est associé à un déclin cognitif et fonctionnel, à l'hébergement et à la mortalité.
  • Expliquer à la famille : nature, causes, réversibilité habituelle, rôle préventif de leur présence.
  • Au congé : liste des médicaments cessés, antipsychotique arrêté (ou date d'arrêt prévue), réévaluation cognitive à 3 mois (TNC sous-jacent ?), restriction de conduite.

Pièges et perles

  • Le délirium hypoactif est pris pour une dépression ou une « fatigue » : dépister systématiquement.
  • Bactériurie asymptomatique : un délirium seul ne justifie pas un traitement d'infection urinaire si aucun autre signe (et pas de culture sans symptômes).
  • Penser au globe vésical et au fécalome chez tout âgé agité.
  • Hallucinations visuelles : penser organique avant psychiatrique. Un premier épisode psychotique après 40 ans est organique jusqu'à preuve du contraire.
  • Psychose (délire, delusion) sans trouble de l'attention : penser aussi aux substances (cannabis, stimulants, corticostéroïdes, lévodopa, alcool, sevrage) avant un trouble psychotique primaire.
  • Syndrome anticholinergique : peau sèche et chaude, mydriase, rétention, tachycardie, « fou comme un chapelier ».

Références