Dr H. Hospitaliste

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Nutrition et syndrome de réalimentation

Médecine hospitalièreFiche révisée · oct. 2026

💊 Doses / traitement

En bref : On dépiste la dénutrition dès l'admission (outil canadien CNST, 2 questions). Avant toute réalimentation, on cible les patients à risque de syndrome de réalimentation : IMC bas, perte de poids, jeûne, alcool, faible taux de K, P ou Mg. Chez eux : thiamine avant les glucides, apport initial de 10 à 20 kcal/kg/j augmenté progressivement, et K, P et Mg q12–24 h les 3 à 5 premiers jours, avec remplacement. La voie entérale est préférée dès que l'intestin fonctionne.

🩺 Au chevet

🚩 Signaux d'alarme

  • Haut risque : IMC < 16, perte > 15 % en 3–6 mois, apport négligeable > 10 jours, K, P ou Mg bas ; alcoolisme.
  • Dans les 72 h : hypophosphatémie (faiblesse, insuffisance respiratoire, IC), arythmies, surcharge, Wernicke.
  • Syndrome sévère : baisse de P, K ou Mg > 30 % ou dysfonction d'organe.
  • Un D5 % chez l'alcoolique dénutri peut suffire à le déclencher. ✅ À faire maintenant

  • CNST à l'admission (2 questions) ; nutritionniste si 2 « oui ».

  • K, P, Mg, Na, créatinine, glucose avant de réalimenter ; ECG si anormaux.
  • Risque élevé : K, P, Mg, glucose q12 h × 3 jours, puis die ; poids et bilan liquidien quotidiens.
  • Sonde nasogastrique : radiographie de position avant l'usage. 💊 Premières ordonnances

  • Thiamine 100 mg IV/PO avant la première alimentation ou le premier soluté glucosé, puis die × 5–7 j (200–500 mg IV TID si Wernicke suspecté).

  • Multivitamine die ≥ 10 jours.
  • Débuter à 10–20 kcal/kg/j (5–10 si IMC < 14 ou jeûne > 15 j), + 33 % q1–2 j.
  • Phosphate < 0,3 mmol/L : 30–45 mmol IV en 6–12 h ; 0,3–0,6 : 15–30 mmol IV en 4–6 h ; Mg < 0,7 : MgSO4 2–4 g IV en 2–4 h. Moitié de dose si ClCr < 30.
  • Syndrome sévère : réduire les calories de 50 %. 📞 Appeler / référer si

  • Nutritionniste dès l'admission pour tout patient à risque.

  • Intestin non fonctionnel : TPN ; besoin > 4–6 semaines : GPE après discussion des objectifs (pas de sonde dans la démence avancée).

🔗 Ressources et raisonnement

Syndrome de réalimentation : physiopathologie

  • Pendant le jeûne, les réserves intracellulaires de phosphore, de potassium et de magnésium s'épuisent, même si les taux sériques restent normaux.
  • La réintroduction des glucides stimule l'insuline, qui fait entrer P, K, Mg et glucose dans les cellules (synthèse d'ATP). Elle provoque aussi une rétention sodée et hydrique et consomme la thiamine.
  • Conséquences :
  • Hypophosphatémie (le signe cardinal) : faiblesse, insuffisance respiratoire, rhabdomyolyse, hémolyse, insuffisance cardiaque, convulsions.
  • Hypokaliémie et hypomagnésémie : arythmies.
  • Surcharge volémique et œdèmes.
  • Encéphalopathie de Wernicke.
  • Survient généralement dans les 72 premières heures, jusqu'à 5 jours.

Facteurs de risque

Risque Critères (ASPEN 2020, adapté de NICE)
Élevé (1 critère majeur ou 2 critères mineurs) Majeurs : IMC < 16, perte de poids > 15 % en 3–6 mois, apport négligeable > 10 jours, K, P ou Mg bas avant la réalimentation
Mineurs : IMC < 18,5 ; perte de poids > 10 % en 3–6 mois ; apport faible > 5 jours ; alcoolisme, insuline, chimiothérapie, antiacides, diurétiques
Populations à surveiller Anorexie mentale, alcoolisme chronique, aînés isolés, cancer et cachexie, chirurgie bariatrique, malabsorption, acidocétose diabétique (traitement par insuline), grève de la faim, longue période NPO (dysphagie après un AVC)

Dépistage et évaluation de la dénutrition

  • Outil canadien de dépistage nutritionnel (CNST), du Groupe de travail canadien sur la malnutrition. Deux questions : 1. Avez-vous perdu du poids au cours des 6 derniers mois sans essayer ? (Une perte involontaire visible des vêtements compte.) 2. Mangez-vous moins que d'habitude depuis plus d'une semaine ?
  • Deux « oui » : patient à risque, à orienter vers la nutritionniste pour une évaluation complète (SGA).
  • Critères GLIM : au moins 1 critère phénotypique (perte de poids > 5 % en 6 mois, IMC bas, masse musculaire réduite) et au moins 1 critère étiologique (apport réduit ou malabsorption, inflammation ou maladie).
  • La dénutrition touche environ 45 % des patients admis en médecine au Canada. Elle est associée à une durée de séjour plus longue, à des réadmissions et à la mortalité.
  • Besoins estimés (patient stable) : 25–30 kcal/kg/j et 1,2–1,5 g/kg/j de protéines (aîné, plaie, maladie aiguë). En insuffisance rénale non dialysée, discuter avec la nutritionniste.

Choix de la voie

Situation Voie
Déglutition sûre, apport PO > 50–75 % des besoins PO + suppléments oraux (Ensure, Boost), collations, aide aux repas
Apport PO insuffisant > 5–7 jours, intestin fonctionnel Entérale par sonde nasogastrique (radiographie de position avant l'usage) ; sonde postpylorique si gastroparésie ou aspiration récurrente
Besoin prévu > 4–6 semaines Gastrostomie (GPE) après discussion des objectifs de soins
Intestin non fonctionnel (occlusion, iléus prolongé, fistule à haut débit, ischémie) Parentérale (TPN) par voie centrale ou PICC

⚠️ Démence avancée : l'alimentation par sonde ne prolonge pas la survie et ne prévient pas les pneumonies d'aspiration. On privilégie l'alimentation de confort à la main (Choisir avec soin Canada).

Prévention et prise en charge

Avant la réalimentation

  • Électrolytes de base : K, P, Mg, Na, créatinine, glucose, albumine. ECG si les électrolytes sont anormaux.
  • Corriger les électrolytes avant ou en même temps que la réalimentation. On n'attend pas qu'ils soient normaux pour commencer, mais on les remplace activement.
  • Thiamine 100 mg IV/PO avant la première alimentation ou le premier soluté glucosé, puis die pendant 5 à 7 jours (ASPEN). Utiliser des doses élevées IV (200–500 mg IV TID) si l'on suspecte un Wernicke ou en cas d'alcoolisme sévère : voir la fiche sevrage d'alcool.
  • Multivitamine die pendant au moins 10 jours.

Rythme calorique

Profil Départ Progression
Risque élevé (ASPEN) 10–20 kcal/kg/j (ou 100–150 g de glucose/j) + 33 % de la cible q1–2 j, cible atteinte en 4–7 jours
Risque extrême (IMC < 14, jeûne > 15 j) (NICE) 5–10 kcal/kg/j Plus lente, selon les électrolytes
Anorexie mentale (adolescent ou adulte, milieu surveillé) Les données récentes soutiennent un départ plus élevé (environ 1400–2000 kcal/j) avec monitorage serré Protocole de l'équipe spécialisée
  • Solutés IV : limiter les solutés glucosés et le sodium chez le patient à risque élevé (rétention hydrosodée). Surveiller les œdèmes et l'insuffisance cardiaque.

Surveillance

  • K, P, Mg, glucose : q12 h pendant les 3 premiers jours chez le patient à risque élevé, puis die jusqu'à la stabilité.
  • Poids, bilan des entrées et sorties, signes vitaux, examen clinique (œdème, tachycardie). Télémétrie si l'atteinte électrolytique est sévère.

Définition et sévérité (ASPEN 2020)

  • Baisse de P, de K et/ou de Mg survenant dans les 5 jours suivant la réintroduction des calories :
  • Léger : baisse de 10–20 %.
  • Modéré : baisse de 20–30 %.
  • Sévère : baisse > 30 % et/ou dysfonction d'organe, ou carence en thiamine.

Remplacement des électrolytes (adulte, fonction rénale normale)

Électrolyte Seuil Remplacement suggéré
Phosphate 0,6–0,8 mmol/L PO : phosphate de sodium ou de potassium environ 30–60 mmol/j en doses fractionnées (diarrhée)
0,3–0,6 mmol/L IV : 15–30 mmol en 4–6 h
< 0,3 mmol/L ou symptômes IV : 30–45 mmol en 6–12 h, puis contrôle
Potassium < 3,5 mmol/L KCl PO ou IV (max 10 mmol/h en périphérie, 20 mmol/h en voie centrale avec monitorage)
Magnésium < 0,7 mmol/L Sulfate de magnésium 2–4 g IV en 2–4 h ; corriger le Mg pour corriger le K
  • Si la ClCr est < 30 mL/min, réduire les doses de moitié et contrôler plus souvent. Choisir le sel de phosphate en fonction du K (phosphate de potassium si le K est bas). Suivre le protocole local et l'avis du pharmacien.
  • En cas de syndrome sévère : réduire l'apport calorique de 50 % (ou revenir au palier précédent), remplacer les électrolytes, puis reprendre la progression.

Algorithme

Risque faible

Risque élevé

Non

Oui : baisse > 30 %
ou atteinte d'organe

Réalimentation prévue
PO, entérale ou parentérale

Évaluer le risque :
IMC, perte de poids, jours sans apport,
alcool, K, P, Mg initiaux

Viser les besoins en 2–3 jours
Électrolytes quotidiens 3 jours

Avant d'alimenter :
thiamine 100 mg
Corriger K, P, Mg

Débuter 10–20 kcal/kg/j
5–10 kcal/kg/j si IMC < 14
ou jeûne > 15 jours

K, P, Mg, glucose q12 h
× 3 jours, puis die
Poids et bilan liquidien quotidiens

Chute de P, K ou Mg ?

Augmenter de 33 % des besoins
q1–2 j jusqu'à la cible
en 4–7 jours

Syndrome sévère :
réduire les calories de 50 %
Remplacer IV, télémétrie

Reprendre la progression
après correction, sur 24–48 h

Pièges et perles

  • 💡 Le syndrome de réalimentation est aussi un problème de soluté : un D5 % chez un alcoolique dénutri peut suffire à le déclencher. Thiamine d'abord.
  • Des électrolytes normaux à l'admission ne protègent pas : les réserves intracellulaires sont épuisées.
  • L'hypophosphatémie qui suit l'insulinothérapie pour une acidocétose obéit au même mécanisme. On remplace seulement si le P est < 0,3 mmol/L ou s'il y a des symptômes.
  • Ne pas retarder l'alimentation à cause de la peur du syndrome : le jeûne prolongé est aussi délétère. On commence prudemment, on surveille et on remplace.
  • Une sonde nasogastrique placée à l'aveugle doit être vérifiée par radiographie avant l'usage.
  • Impliquer la nutritionniste dès l'admission pour tout patient à risque ; documenter le diagnostic de dénutrition (qui influence aussi la codification et le suivi).

Références